Un raccourci qui fait des dégâts
« Évitez les oméga-6, ils provoquent l'inflammation. » C'est l'un des messages les plus répandus dans les communautés d'alimentation naturelle canine. Il circule dans les groupes BARF, dans les forums de ration ménagère, et parfois même dans des contenus qui se veulent scientifiques.
C'est un raccourci. Et comme tous les raccourcis en nutrition, il simplifie un mécanisme complexe au point de le déformer, et peut conduire à des erreurs de ration réelles.
Pourquoi les oméga-6 ont mauvaise réputation
La réputation pro-inflammatoire des oméga-6 vient d'un mécanisme réel, qu'il faut comprendre correctement pour ne pas en tirer des conclusions erronées.
L'acide arachidonique (AA) est un acide gras oméga-6 à longue chaîne, synthétisé à partir de l'acide linoléique. Il est le précurseur de prostaglandines, de leucotriènes et de thromboxanes, des eicosanoïdes qui, pour certains d'entre eux, ont des propriétés pro-inflammatoires, vasoconstrictrices et pro-agrégantes.
C'est vrai. Et c'est là que s'arrête le raccourci.
Ce que le raccourci omet, c'est que cette réponse inflammatoire est physiologiquement nécessaire. C'est elle qui permet à l'organisme de répondre aux agressions infectieuses, d'activer les défenses immunitaires, de déclencher la cicatrisation et de réguler de nombreux processus homéostatiques. Un organisme incapable de produire ces médiateurs serait un organisme incapable de se défendre.
Le problème n'est pas la présence d'acide arachidonique ni des oméga-6. C'est leur excès chronique dans un contexte de déficit en oméga-3, qui crée un déséquilibre de la balance inflammatoire, pas une inflammation en soi. (Niveau de certitude : élevé sur le mécanisme biochimique général.)
Ce que les oméga-6 font réellement chez le chien
L'acide linoléique (LA, 18:2 n-6) est le principal acide gras essentiel oméga-6 chez le chien. Essentiel au sens strict : le chien ne peut pas le synthétiser de novo, il doit impérativement le recevoir par l'alimentation. Une carence en acide linoléique produit des signes cliniques documentés et reproductibles.
Ses fonctions sont multiples et indispensables. Il joue un rôle central dans le maintien de l'intégrité de la barrière cutanée : il est incorporé dans les céramides et les phospholipides membranaires des kératinocytes, et contribue à réduire la perte en eau transépidermique. Un déficit en acide linoléique se manifeste cliniquement par une peau sèche, des squames, un pelage terne et une augmentation de la perméabilité cutanée, signes bien documentés dans la littérature vétérinaire.
Au-delà de la peau, l'acide linoléique et ses dérivés participent à la régulation de la reproduction, au soutien de la croissance chez le jeune animal, et à la production des eicosanoïdes impliqués dans l'activation des réponses immunitaires et la cicatrisation.
Supprimer les oméga-6 de la ration pour éviter l'inflammation revient à créer une carence en acide linoléique. Ce n'est pas de la nutrition, c'est un dogme qui ignore la physiologie. (Niveau de certitude : élevé.)
Le rôle des oméga-3 : moduler, pas supprimer
Les oméga-3 à longue chaîne, EPA et DHA, ne suppriment pas l'inflammation. Ils la modulent, et c'est précisément ce qui les rend utiles sans rendre les oméga-6 dangereux.
Le mécanisme est celui de la compétition enzymatique. L'EPA entre en compétition avec l'acide arachidonique pour les cyclooxygénases et les lipoxygénases. Les eicosanoïdes dérivés de l'EPA ont des propriétés pro-inflammatoires généralement moins puissantes que ceux dérivés de l'acide arachidonique. En augmentant la proportion d'EPA dans les membranes cellulaires via la supplémentation, on oriente la production vers ces médiateurs moins intenses, sans l'annuler.
L'EPA et le DHA favorisent également la production de résolvines et de protectines, des médiateurs lipidiques qui participent à la résolution active de l'inflammation une fois que son rôle physiologique est accompli.
Le DHA joue par ailleurs un rôle spécifique dans le développement et le maintien des fonctions neurologiques et visuelles, particulièrement étudié chez le chiot en développement, la chienne gestante et le chien senior.
Ce que tout cela veut dire pratiquement : l'enjeu n'est pas d'avoir peu d'oméga-6 et beaucoup d'oméga-3. C'est d'avoir les deux familles en quantités suffisantes et dans un rapport équilibré. (Niveau de certitude : élevé sur les mécanismes, modéré sur les ratios optimaux précis chez le chien.)
La question du ratio oméga-6/oméga-3
Le NRC (2006) exprime des besoins minimaux en acide linoléique et en acide alpha-linolénique séparément, sans imposer de ratio unique obligatoire. En pratique clinique et nutritionnelle vétérinaire, un rapport oméga-6/oméga-3 compris entre 4:1 et 10:1 est généralement considéré comme raisonnable chez le chien adulte en bonne santé.
Ce qu'il faut nuancer, c'est l'idée que descendre le plus bas possible dans cette fourchette serait toujours préférable. Une étude de référence menée par Wander et ses collègues en 1997 dans The Journal of Nutrition, sur des Beagles âgées nourries avec des ratios de 31:1, 5,4:1 et 1,4:1 pendant huit à douze semaines, montre que le ratio le plus bas, 1,4:1, a certes réduit la production de médiateurs inflammatoires, mais a aussi supprimé une partie de la réponse immunitaire à médiation cellulaire, mesurée par un test d'hypersensibilité retardée, et s'est accompagné d'une augmentation de la peroxydation lipidique et d'une baisse du statut en vitamine E. Le ratio intermédiaire, 5,4:1, présentait un profil plus équilibré sur l'ensemble de ces paramètres. Cela suggère qu'un ratio très bas n'est pas automatiquement préférable à un ratio modérément bas, et que la notion de tendre vers le bas de la fourchette doit être comprise comme viser une zone raisonnable plutôt que viser le chiffre le plus faible possible. (Niveau de certitude : modéré, étude princeps mais réalisée sur un échantillon restreint de chiennes âgées d'une seule race, dans des conditions expérimentales qui ne reflètent pas nécessairement tous les profils de chiens.)
Ce ratio est par ailleurs rarement évalué dans les rations domestiques. Une ration à dominante volaille est naturellement très riche en oméga-6 et pauvre en EPA et DHA, le ratio pouvant facilement dépasser 20:1 ou 30:1 sans source d'oméga-3 à longue chaîne ajoutée. Ce n'est pas un problème lié aux oméga-6 eux-mêmes, c'est un déséquilibre lié à l'absence d'oméga-3 préformés dans la ration.
L'ajout d'une source d'EPA et de DHA de qualité, huile de poisson ou huile d'algues, permet de rééquilibrer ce ratio sans modifier le reste de la ration.
Ce que ça veut dire chez Snout
Les huiles que nous référençons à ce jour chez Snout sont sélectionnées dans cette logique. Une huile riche en EPA et DHA n'a pas pour objectif de contrer les oméga-6 de la ration, elle a pour objectif de rééquilibrer un ratio souvent très déséquilibré dans les rations à dominante carnée conventionnelle.
Ce raisonnement s'applique quelle que soit la forme d'alimentation : une ration BARF à base de volaille, une ration ménagère, une alimentation mixte. Dans tous ces contextes, l'apport en EPA et DHA préformés est généralement insuffisant sans source spécifique ajoutée, et les oméga-6 présents dans les viandes et les huiles végétales restent indispensables, pas à éliminer.
Comprendre pourquoi on ajoute une huile dans une ration vaut mieux que de l'ajouter par réflexe ou de la supprimer par dogme.
Sources mobilisées dans cet article
Calder P.C. (2006), « n-3 polyunsaturated fatty acids, inflammation, and inflammatory diseases », American Journal of Clinical Nutrition, 83(6 Suppl), 1505S à 1519S.
Bauer J.E. (2011), « Therapeutic use of fish oils in companion animals », Journal of the American Veterinary Medical Association, 239(11), 1441 à 1451.
National Research Council (2006), « Nutrient Requirements of Dogs and Cats », National Academy of Sciences, Washington D.C.
Wander R.C., Hall J.A., Gradin J.L., Du S.H., Jewell D.E. (1997), « The ratio of dietary (n-6) to (n-3) fatty acids influences immune system function, eicosanoid metabolism, lipid peroxidation and vitamin E status in aged dogs », The Journal of Nutrition, 127(6), 1198 à 1205.
Innis S.M. (2008), « Dietary omega-3 fatty acids and the developing brain », Brain Research, 1237, 35 à 43.
Lenox C.E. (2015), « Timely topics in nutrition: an overview of fatty acids in companion animal medicine », Journal of the American Veterinary Medical Association, 246(11), 1198 à 1202.
FEDIAF, Nutritional Guidelines for Complete and Complementary Pet Food, édition en vigueur (fediaf.org).
Par Loriane P., Fondatrice de Snout Center